V- Ancrés dans le sol
Gwenn marcha longtemps. Pieds nus sur l’herbe mœlleuse. Pieds nus sur le sable fin. Pieds nus dans l’eau salée. Pieds nus dans les marais boueux. Puis, après plus de trois jours de marche,
presque sans arrêt, au travers de la Kryte, dévorant des dattes ou du loup, slalomant entre les monstres et les soldats du Blanc-Manteau, enfin l’herbe s’effaça peu à peu. Les arbres devinrent de
plus en plus minces et dénudés. Une étendue rouge occupait l’horizon. Pieds nus sur la caillasse et le sable ocre, Gwenn savourait la première étape de son périple.
A mesure qu’elle s’éloignait des derniers arbres, l’air devenait plus chaud et plus sec. Elle devina avoir enfin traversé le Refuge du Roi. La seule
végétation du désert était une essence de petits buissons épineux sans aucune feuille ni fleur. Des tiges qui survivaient, malgré la chaleur écrasante et enfonçaient leurs racines de plus en plus
profondément dans les entrailles de la terre pour puiser un peu d’eau. Aucune utilité, aucune protection pour l’humain qui s’égarait, mais là malgré tout, immuables et ancrés dans le sol,
possédant plus de droit sur le désert que n’en aurait jamais aucun homme. Gwenn devrait économiser les provisions qui lui restaient, faute de fruits, et avancer à découvert sans aucune protection
contre d’éventuels ennemis ni contre la chaleur. Mais sa nouvelle armure, on ne pouvait plus léger même dans les garde-robes élémentalistes, était parfaitement adaptée à la situation.
L’air était lourd et les pieds endoloris de Gwenn soulevaient de la poussière à chaque pas. Mais son but était proche. Déjà, elle apercevait au loin les hautes montagnes sans-nom-ni-neige qui se
dressaient, selon les cartes, entre la Kryte et le désert ocre. La jeune nécromante s’efforçait de garder un rythme régulier et de respirer profondément malgré la poussière qui lui grattait la
gorge et s’insinuait dans ses yeux. Le plaisir du dépaysement surpassait la fatigue de la marche, et avant la nuit, elle eut gravi les premiers mètres du chemin montagnard qui s’élevait vers le
sommet pour mieux en redescendre ensuite.
Au fur et à mesure de sa montée, l’air fraîchit, non seulement à cause de l’altitude mais aussi de la nuit qui étendait son noir manteau tout autour d’elle et nappait d’un coulis bleu les pics
ensablés. Bientôt, le désert derrière elle ne fut plus rouge mais totalement bleu. Elle franchît les montagnes rapidement, laissant la lune derrière elle, escaladant précautionneusement les rocs,
qui, tout comme les buissons épineux, tiraient leur force de leur racines ancrées dans la terre depuis un temps qu’il n’était même plus possible de compter…
Et l’aube lui offrit le plus merveilleux des cadeaux : à quelques mètres à peine de l’éperon des druides, une fissure verte coulait, entre les rocs rouges…
De grandes plantes aux feuilles d’une envergure spectaculaire, aux nervures roses ou bleuâtres, plantaient leurs racines à proximité d’une rivière vive entourée de rochers ventrus et moussus. Des
lianes s’étiraient entre les troncs d’arbres accolés aux bords de la lézarde, une herbe haute parsemée d’énormes fleurs oranges et roses déroulait un tapis bleuâtre à perte de vue. Le
soleil levant donnait au paysage une lueur irréelle…